Le gothique et son esthétisme raffiné, son architecture démesurée, sa littérature abondante… De Mary Shelley à Edgar Allan Poe, la littérature gothique ne cesse de fasciner depuis ses prémices, au XVIIIème siècle. (Avec des hauts et des bas, quand même, et l’arrivée du fantastique en Europe continentale, à partir de 1830.)

Le gothique : poésie - roman - néogothique

Les Contes Macabres, Hurlevent, Frankenstein, Melmoth, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, Le Portrait de Dorian Gray, Dracula, etc. sont autant d’œuvres gothiques. (Même si les trois derniers appartiennent au néogothique, qui a émergé au XIXème siècle.)

Vastes demeures, châteaux en ruine, légendes, fantômes, cimetières, tours sombres, longs corridors faiblement éclairés à la lueur d’une bougie constituent le décor de base du roman gothique. La lumière y joue un grand rôle, les superstitions aussi. (L’émergence du spiritisme en Angleterre, en Allemagne et en France ont pas mal aidé. Coucou Victor Hugo et sir Arthur Conan Doyle !) L’architecture est imposante, avec ses lourdes portes qui grincent et ses marches d’escaliers froides.

GOTHIQUE RIME AVEC ESTHÉTIQUE

Le roman gothique est surtout affaire d’esthétique. Se développe l’intérêt pour les vestiges de l’architecture médiévale, représentative de la déchéance des idées – notamment religieuses – de l’époque. Des auteur·e·s ont d’ailleurs profité du courant gothique pour critiquer le catholicisme, mais pas que. Dracula est doté d’une importante charge sexuelle : il repose sur le concept de mal extériorisé (tout comme L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde), de nature sexuelle et perverse en des termes crus pour l’époque. (Celle de l’Angleterre victorienne.)

D’autres, comme Mary Shelley et Robert Louis Stevenson, pareillement à Bram Stoker avec Dracula, ont créé des monstres, reflet d’une humanité malheureuse. Mais là où Stevenson a cherché à libérer Jekyll des codes de la société et de ses convenances, Mary Shelley a directement puisé dans le deuil de son bébé. En résulte un texte qui troque la terreur habituelle du gothique contre l’horreur, plus concrète, mais très réaliste. Avec Hurlevent, Emily Brontë opte aussi pour le réalisme et dépeint un portrait diabolique de Heathcliff – que Lovecraft qualifiera de « mauvais personnage byronien transformé » dans son essai Épouvante et surnaturel en littérature.

Lire aussi Épouvante et surnaturel en littérature : quand Lovecraft raconte le fantastique”.

Si, aujourd’hui, la littérature gothique évoque essentiellement un goût pour le macabre et le sentimental, il n’en a pas toujours été ainsi. Du moins, pas sous cette forme.

AUX ORIGINES DE LA LITTÉRATURE GOTHIQUE

Celle que l’on appelle « littérature gothique » est née de la poésie. En effet, la poésie gothique trouve son attrait dans le sublime, caractéristique de ce qui est inquiétant, irrationnel, voire infini. Caractéristique aussi du « beau » amélioré pour devenir envoûtant et voluptueux. (Des qualificatifs tout trouvés pour Dracula, d’ailleurs.) La poésie gothique magnifie le beau, qui est lisse, pour lui donner de la profondeur.

À ses débuts, le roman gothique développe un véritable engouement pour le passé, notamment le Moyen Âge. Horace Walpole ouvre la voie au roman gothique avec Le Château d’Otrante, en 1764. En France, les auteur·e·s explorent une veine plus macabre, tandis qu’en Allemagne, les poètes romantiques s’approprient le genre. C’est toutefois en Angleterre que le roman gothique se taille une place de marque. Les femmes auteures s’y distinguent. Ann Radcliffe publie Les Mystères d’Udolphe, en 1794, archétype du roman gothique, avec le bandit, la femme persécutée, le château et ses mystères. Charles Robert Maturin publie Melmoth en 1820, et La Chute de la maison Usher paraît en 1839 sous la plume d’Edgar Allan Poe. Je citerai aussi Frankenstein de Mary Shelley, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson et Dracula de Bram Stoker.

Avec Ann Radcliffe et Bram Stoker, le roman gothique tutoie le genre horrifique. Avec Poe également, même si le cas de ses œuvres est un poil plus particulier.

LE GOTHIQUE ET LE GENRE HUMAIN

Au-delà des édifices délabrés, des châteaux hantés et des lieux maudits se dessine une tendance à vouloir traiter de la complexité du genre humain. Dans Dracula, Mina Harker tient à ce que l’on éprouve de la pitié pour le comte, plutôt que de la haine. Dans Hurlevent, les personnages sont cruels, mais profondément humains. Dans L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, l’auteur dépeint un médecin qui cherche à s’affranchir du carcan de la société. Poe, lui, confronte ses personnages à eux-mêmes et à ce que l’humanité représente de plus diabolique : folie meurtrière, obsession…

Je parle de cas particulier pour les nouvelles d’Edgar Allan Poe, car en plus de côtoyer le policier et le fantastique, elles flirtent avec le gothique, via, entre autres, les murs, qui y occupent une belle place, toujours en lien étroit avec les personnages.

Loin de moi l’idée de m’épancher sur l’œuvre complète de Poe (il me faudrait une vie entière !) ; je vais donc me baser sur trois nouvelles majeures, tirées de ses Contes MacabresLe Cœur révélateurLe Chat noir et La Chute de la maison Usher.

Le Cœur révélateur appartient à ces trop rares textes courts à m’avoir complètement happée et surprise par la chute. Cette nouvelle est, pour moi, l’exemple parfait d’un fantastique qui emprunte beaucoup au gothique. Le parallèle est souvent établi avec Le Chat noir, de par leur façon commune de mettre en doute la santé mentale du narrateur. Les tombes improvisées – sous le plancher dans Le Cœur révélateur et dans le mur pour Le Chat noir –, la présence de ce chat noir, sorcière déguisée selon les dires de l’épouse du narrateur, laquelle meurt justement à la place de l’animal, l’alcoolisme présenté comme un démon sont autant d’éléments appartenant au gothique.

De son côté, La Chute de la maison Usher n’est pas en reste, puisqu’elle lie directement la propriété à la défunte sœur de l’ami du narrateur.

Les nouvelles de Poe font écho au genre humain. Elles reflètent la mécanique de l’esprit (malade ou rongé, de préférence) et renvoient læ lecteur·rice face à ses propres craintes. (En plus de celles de l’auteur, qui, je le rappelle, était porté sur la bouteille.) Elles décortiquent le processus de la terreur, plongent ses personnages dans l’abîme et voient quelle facette finira par apparaître.

Edgar Allan Poe écrivait du fantastique très inspiré des codes esthétiques du gothique. Ses descriptions, alambiquées, son style précieux et les lieux qu’il a choisis pour théâtre du surnaturel, de l’obsession et du macabre semblent jaillir des jeunes années du gothique.

Poe avait très largement compris que les pires monstres sont les êtres humains.

LE GOTHIQUE ET SES MONSTRES

Si on regarde du côté des monstres moins conventionnels, on pourrait parler du monstre de Frankenstein, du comte Dracula ou de M. Hyde. Des monstres profondément humains. Le premier, constitué de chair morte, a été fabriqué par un savant orgueilleux qui refuse, par la suite, d’assumer ses responsabilités. (C’est à se demander lequel est le plus monstrueux des deux.) Dracula est le premier à subir la malédiction à laquelle il condamne d’autres êtres humains. M. Hyde, lui, se soustrait au carcan de la société victorienne, qui l’étouffe.

Puisant ses inspirations dans le Moyen Âge, le gothique voit la prolifération de tout un imaginaire : des géants dans Le Château d’Otrante de Walpole, du vampire dans Dracula, le monstre de Frankenstein, Hyde… Des monstres qui sont la conséquence d’un usage dément de la science, pour les deux derniers.

Emily Brontë, elle, a opté pour l’horreur de l’esprit humain. Dans Hurlevent, elle dépeint la cruauté de ses personnages comme s’il s’agissait, pour eux, d’une seconde nature. Patti Smith écrira qu’il se dégage du roman sauvagerie et abjection morale, dans sa sa préface d’une énième réédition. Hurlevent n’est pourtant pas qu’un récit lugubre, porté par des personnages monstrueux ; Hurlevent est aussi histoire de passion, de comportements, certes cruels, mais dont l’aspect humain n’est plus à démontrer. Et c’est en ce sens que le roman défie les convenances de son époque. Ses personnages ne sont pas le fruit de la science ou de mutation génétique. Ils sont diaboliquement humains.

Qu’ils résultent d’expériences, de malédictions ou d’eux-mêmes, les monstres peuplent les pages des romans gothiques et deviennent des échappatoires à la bienséance (Dracula), aux convenances sociales (L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde), voire des expressions de sentiments forts comme l’orgueil de Frankenstein. En cela, on a classé ces trois œuvres dans le genre horrifique : l’horreur qu’elles véhiculent est un prétexte pour éprouver certaines émotions sans se heurter au jugement des autres et aux normes établies par la société.

 

L’élaboration de cet article m’a pris 10 heures. À ce titre, j’ai lu ou relu (et je ne les compte pas dans les heures d’élaboration de l’article) : Les Contes Macabres, Edgar Allan Poe – Hurlevent, Emily Brontë – Dracula, Bram Stoker – L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, R. L. Stevenson – Frankenstein, Mary Shelley – Épouvante et surnaturel en littérature, H. P. Lovecraft – Anatomie de l’horreur 1 et 2, Stephen King.

Tipeee

La littérature gothique : poésie – roman – néogothique
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