Souvenez-vous, pour le premier rendez-vous de ce type, je m’étais intéressée à Bazaar, de Stephen King. (Et vous pouvez retrouver mon retour dans ce billet.) Aujourd’hui, on change complètement de registre, puisque je me penche sur le cas de L’Enfant du lac, de Kate Morton. (Et comme dans Bazaar, il y a une sacrée palette de personnages !)

À la différence de BazaarL’Enfant du lac expose des personnages tantôt dans le présent, tantôt dans le passé, au moment des faits. (À savoir l’enlèvement du très, très jeune Theo Edevane, dans les années 30, au cours d’une fête qui réunissait beaucoup de gens.) Il y a d’ailleurs un monde entre les personnages du passé et ceux du présent, surtout quand on se penche sur Alice Edevane, grande sœur de Theo et autrice à succès. (De là à dire qu’Agatha Christie est passée par là…) On note d’ailleurs une réelle évolution dans les personnages, dans leur construction, leur façon de penser, de voir les choses…

Kate Morton emploie ses personnages avec brio (oui, elle les emploie, les utilise, même) : secrets honteux, malentendus, quiproquos, naïveté, interprétation, obstination… Aucun ne se ressemble, et, de ce fait, læ lecteur·rice peut les suivre dans le cheminement de leurs pensées avec une précision qui ne permet pas de les mélanger. Il y a donc Alice Edevane, autrice à succès ; sa sœur aînée, faite pour le mariage, puis leur cadette. Si l’aînée est très conventionnelle (bien ancrée dans son époque), les deux autres présentent une détermination qui les prédestine aux choix qu’elles feront. Alice fait office de grande figure dans ce roman. Ses ambitions font d’elle un personnage indépendant. Surtout, elle s’en tient aux règles qu’elle s’est fixées. Même à son âge fort avancé. Même face à ses souvenirs d’adolescente, son précieux carnet dans la poche et des rêves plein la tête.

Kate Morton gère ses personnages comme on déplace les pièces sur un échiquier. (Ici, celui de la vie, des non-dits, des regrets et des apparences trompeuses ; territoire fort bien connu de l’autrice, puisqu’elle joue toujours avec les mêmes cartes, d’un roman à l’autre, mais de façon différente à chaque fois.) Leurs caractéristiques les poussent à des choix qui différeraient s’il s’agissait d’un autre personnage. Elles les font douter, certains plus que d’autres. Mais dans tous les cas, elles les mettent devant leur passé, qu’ils doivent accepter pour avancer. (Y compris Alice, toujours malgré son âge.)

Je m’intéresse ici beaucoup au personnage d’Alice (plus qu’à celui de Sadie Sparrow, qui est le vrai personnage principal du roman) parce que son âge n’empêche pas des comportements que l’on a tendance à attribuer à des personnages plus jeunes. (Parfois trop jeunes.) Je trouve que la littérature manque de personnages âgés qui ne soient pas boursouflés d’une certaine sagesse. Alice a des principes et elle s’y tient. Pour autant, à aucun moment elle ne prétend que « c’était mieux avant », à la maison du lac, avant la Seconde Guerre mondiale. Et malgré son âge (encore lui), elle est consciente de ses erreurs passées. Elle ne prétend pas avoir toujours bien fait les choses. Jamais.

Pour ce qui est de Sadie Sparrow, j’ai apprécié que l’autrice casse l’image de la femme flic bien sous tout rapport. Sadie a un vrai passé, et celui-ci peut éventuellement lui causer du tort. Il y a de vrais enjeux, auxquels elle n’échappera pas sous prétexte qu’elle est un excellent élément. (Coucou, les séries télé américaines où agir en dehors des clous pour le « bien » est louable.) Sa relation avec son grand-père est un vrai sourire tout au long du roman, qui traite de sujets sensibles comme le stress post-traumatique, l’enlèvement d’un petit garçon, la maternité précoce, le deuil…

Il subsiste donc des moments légers dans L’Enfant du lac, des parenthèses rafraîchissantes et bienheureuses, en dépit du drame vécu par la famille Edevane. L’autrice nous la dépeint avec beaucoup de justesse, celle des familles de la vie réelle.

Leçon de gestion des personnages avec Kate Morton

Aude Réco

Je suis autrice dans les genres de l’imaginaire et la romance à destination des adultes et des jeunes adultes.

Mes fictions ont un but divertissant, tout en abordant des thématiques qui me sont chères, sans forcément verser dans la morale : passé, identité, famille, différence, vie après la vie. (Parce je préfère voir la mort comme une étape non définitive.)

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