La semaine dernière, vous découvriez la règle des dix-huit heures de James. Aujourd’hui, je vous emmène dans une battue pas comme les autres.

« Matthew et Edward se séparèrent pour couvrir plus de terrain, alors qu’un grand rire au loin venait de déchirer le silence entre eux. Ils avaient échangé un regard, plus las pour Ed, puis Matthew partit devant. Très vite, il creusa la distance avec l’instituteur. Edward se débrouillerait. Impossible de se perdre avec tous ceux qui participaient à la battue. Matthew ne les jugeait pas capables d’agir dans un hypothétique intérêt général en aidant Edward à s’égarer près de l’isthme. Naïveté ? Bien sûr que non ! Il ne croyait pas l’être humain bon par nature, alors non. De là à précipiter la fin d’un nouvel arrivant, car il avait reçu un oiseau crevé en cadeau ou parce qu’eux le considéraient, soi-disant, comme un coupable idéal… il fallait développer une psychose résistante.

Matthew n’émettait aucune réserve quant à la santé mentale d’Edward. Il soulevait des théories logiques par rapport à sa position de citadin fraîchement débarqué. Légitimes, même, car les habitants ne l’avaient pas accueilli. Pire, ils le dévisageaient parfois et l’hôtelier admettait qu’il était peu aisé de deviner le fond de leur pensée. Cependant, ils n’étaient pas mauvais. Matthew en connaissait la plupart depuis toujours et ils ne feraient pas de mal à une mouche. Ils ne l’avaient jamais malmené ni moqué. Ni lui ni personne, d’ailleurs, alors il les voyait mal lui infliger mille et un tourments.

Matthew évoluait dans la brume depuis une petite éternité. Les muscles de ses jambes, de ses bras et de son dos tiraient. Il étouffa un bâillement, avant de tomber nez à nez avec Nora. Visage baissé, elle entretenait une conversation plate avec ses voix et tentait de démontrer que celles-ci avaient tort. Il ne fallait pas, disait-elle. Mieux valait se montrer prudents, trop de gens, partout.

Elle ne remarqua pas la présence de Matthew, qui l’observa longuement. Pour la première fois, il la découvrait en pleine discussion et si investie qu’elle en oubliait ce qu’il se passait autour. La fatigue marquait ses injonctions au silence. Matthew la soupçonnait d’être consciente de l’existence de ses voix, de ne pas le nier et d’en avoir assez d’elles.

Elle continua de parler, de se fâcher en murmurant. Ses épaules voûtées renforçaient l’effet d’accablement qui la caractérisait. En l’espace de deux minutes, elle avait vieilli de dix ans. Debout au milieu de presque nulle part, elle tripotait une plume longue, multicolore et fournie. Ses doigts fins bougeaient avec lenteur et faiblesse. Enfin, Matthew éprouva de la gêne à la regarder ainsi. Elle faisait peine à voir avec ses dialogues à sens unique. Son corps ratatiné sous la force du vent aussi. Elle ne devait pas peser bien lourd dans ses souliers et ses bas ne pas beaucoup tenir chaud à ses maigres mollets. »

Les Murmureurs est disponible sur Books on Demand, Amazon, Kobo, Fnac, Decitre… En papier ou en numérique, n’hésitez pas à vous le procurer pour découvrir ce que peut bien raconter Nora à ses voix !

Aude Réco

Je suis autrice dans les genres de l’imaginaire et la romance à destination des adultes et des jeunes adultes.

Mes fictions ont un but divertissant, tout en abordant des thématiques qui me sont chères, sans forcément verser dans la morale : passé, identité, famille, différence, vie après la vie. (Parce je préfère voir la mort comme une étape non définitive.)

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