Elles s’appellent Althéa Vestrit, Defred ou Hermione Granger. Elles prennent leur avenir en main, défendent l’idée et la nécessité d’un monde différent ou sont l’atout essentiel d’une intrigue.
Elles s’appellent Robin Hobb, Margaret Atwood ou J. K. Rowling. Elles ont créé des personnages féminins qui n’ont rien à envier à leurs homologues masculins, si ce n’est, parfois, le sort qu’on leur réserve.

La place de la femme dans les genres de l'imaginaire

LA PLACE DE LA FEMME DANS LES GENRES DE L’IMAGINAIRE – PARTIE 1 : LES PERSONNAGES DE FICTION

Aujourd’hui, vous l’aurez compris, je vous parle de femmes. De femmes de papier dans cette première partie. La seconde concernera les femmes auteures, car elles sont tout aussi importantes les unes que les autres.

LES PERSONNAGES FÉMININS : LES STÉRÉOTYPES COMME MARQUE DE FABRIQUE ?

Les personnages féminins sont loin de tous avoir le beau rôle, trop souvent cantomnés à celui de la cruche, de la future épouse, du love interest ou de la fouteuse de merde.
On évoque moins le personnage qui n’a pas besoin de porter un pantalon pour être badass. (Même si, parfois, ça aide, le pantalon. La piraterie en jupette, ça doit être moyennement pratique.) On évoque moins, aussi, la figure maternelle en-dehors de cette maternité, là où celle de la belle-mère jalouse et mauvaise préfigure en bonne place dans les contes de fées.

LA FIGURE FÉMININE DANS LES CONTES DE FÉES

(Oui, oui, le merveilleux est un genre de l’imaginaire !)
L’univers des contes de fées apparaît très largement féminin : Blanche-Neige, Cendrillon, Gerda, l’épouse de Barbe bleue, Raiponce, la Petite Sirène, les fées, les sorcières…
Des stéréotypes dans toute leur splendeur : la jeune fille, la figure maternelle et le personnage magique se détachent très nettement dans les contes. Les princesses y sont douces et pures, en opposition aux méchant·e·s, habité·e·s, elleux, de mauvaises intentions.

L’IDÉAL FÉMININ ET LA FIGURE DE L’OMBRE

Si on lit entre les lignes, ce sont, toutefois, d’autres portraits qui se dressent.

BLANCHE-NEIGE : ENTRE ENFANCE ET ÂGE ADULTE

Blanche-Neige fuit dans l’inconnu pour échapper à sa belle-mère. Le postulat de départ de ce conte paraît très superficiel (la beauté), mais si l’on comprend que le narcissisme de la belle-mère est le point de départ aux évènements, on comprend aussi que l’ensemble soulève plusieurs interprétations psychologiques et féminines. (Le passage de l’enfance à l’âge adulte a été, en effet, avancé.) Rappelons aussi que, contrairement au film d’animation de Disney, le prince n’embrasse pas Blanche-Neige pour la tirer de son long sommeil ; l’un des porteurs du cercueil trébuche sur une grosse racine, délogeant ainsi le morceau de pomme coincée dans la gorge de Blanche-Neige. La version de Disney est néanmoins sujette à une double interprétation : Blanche-Neige qui se réveillerait, tel que le montre le film d’animation, et Blanche-Neige qui accéderait au Paradis, si l’on commence à lire entre les images.

CENDRILLON OU LA MANIPULATION TIRÉE À SON AVANTAGE

De son côté, Cendrillon fuit sa maison le temps d’une nuit, pour se rendre au bal, mais on va voir que ce n’est pas la seule chose qu’elle fuit. Le conte pose deux images de la femme : la première est l’incarnation de l’idéal féminin, simple et timide, opposée à la seconde, image de la femme manipulatrice, dès qu’elle rentre après minuit. Si on se penche sur le conte de Perrault, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre, le verre a peut-être été choisi par l’auteur pour représenter la fragilité de l’hymen. (Associée au bal et aux regards des hommes sur Cendrillon, l’idée a de quoi faire son chemin.) C’est donc, ici, une représentation plus sexualisée de la femme qui est donnée, mais aussi ce qui serait la peur féminine d’être indépendante. (Également appelée « syndrome de Cendrillon » ou « complexe de Cendrillon ».)

LE CAS DE LA PETITE SIRÈNE ET DE GERDA

Dans La Reine des neiges, Gerda est l’incarnation de la figure féminine têtue et intrépide. Elle entame un périple jusqu’en Arctique pour retrouver son ami, dans le château de la Reine des neiges.
La Petite Sirène, elle, va jusqu’à échanger sa voix et sacrifier sa langue pour atteindre son but : avoir une âme éternelle, comme les humains. (Et non pas se trouver un mec, comme chez Disney.) But qu’elle n’atteindra pas, d’ailleurs. Ici nous est présentée une figure féminine volontaire, qui aspire à un but louable. On est loin, donc, de la version Disney, qui consiste, pour la Petite Sirène, à se dégoter un prince et vivre heureuse avec lui jusqu’à la fin de leurs jours.

AU-DELÀ DE LA FIGURE FÉMININE PLEINE DE BONTÉ

Dans des contes comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la figure féminine belle et pleine de bonté laisse, peu à peu, place à la figure de l’ombre.
Blanche-Neige se laisse séduire par les belles paroles de la sorcière, d’abord par un lacet pour son corsage, puis par un peigne empoisonné. À la troisième tentative de la sorcière, Blanche-Neige lui ouvre sa porte, naïve et désobéissante, bien qu’elle ait frôlé la mort à deux reprises, nous renvoyant à l’image de la cruche dont je parlais dans l’introduction.
Cendrillon, pour sa part, désobéit aussi et se rend au bal, encouragée par sa marraine la bonne fée. Elle ne se soucie pas des conséquences. C’est une figure hypocrite qui transparaît, lorsque Cendrillon ouvre la porte à ses demi-sœurs, tout juste rentrées du bal, et se frotte les yeux en faisant mine d’avoir été réveillée. En bonne manipulatrice, Cendrillon retourne la situation à son avantage, même si certain·e·s parleraient plus d’une stratégie de survie, plutôt que de défauts propres à sa nature.

Ce qui, autrefois, dressait des portraits lisses, superficiels ou peu engageants des personnages féminins dans les contes en fait, aujourd’hui, des figures complexes et humaines, capables de prendre des décisions, même mauvaises, et de jouer de leurs avantages sur les autres personnages.
Les double interprétations et figures féminines complexes sont, pour autant, loin de faire l’unanimité dans les genres de l’imaginaire.

LA FIGURE FÉMININE DANS LA FANTASY ET LA SCIENCE-FICTION

Je regroupe, ici, la fantasy et la science-fiction pour la seule raison que ces genres mettent tous deux en avant des valeurs et des comportements que l’on associe généralement – encore aujourd’hui – à la masculinité : aventure, conquête (de territoires ou d’une femme), découverte…
Femmes trophées, intouchables ou love interest peuplent les pages des romans de fantasy, tandis que la science-fiction est un genre rationnel et scientifique. (Et on sait tou·te·s que la science, c’est un truc de mecs.)


L’HÉROÏNE FÉMININE DANS LA FANTASY

La fantasy regorge de chevaliers, de héros qui doivent sauver leur princesse – ou une femme, en général, potiche, de préférence. De péripéties en péripéties, enchaînant les actes de bravoure, il se voit, à terme, récompensé par l’amour de sa belle. (Et même si le duo ne part pas franchement gagnant, la femme à sauver/conquérir se laisse attendrir par les nombreuses qualités de son héros : brave et fort, essentiellement, être plein aux as est un plus.) Ce schéma démontre clairement que la femme recherche la protection (parce qu’elle est faible), la sécurité financière (tant qu’à faire) et qu’elle correspond indubitablement au syndrome de Cendrillon. (La peur féminine d’être indépendante, je le rappelle.)
Belle et attirante, cela va de soi, surtout pas trop intelligente, cette figure féminine se révèle aussi utile qu’un pot de fleurs. Il n’est pas question de son épanouissement, ni de son avis (l’opinion d’une femme, c’est tellement surfait !), ni de ses préoccupations. (En même temps, elles concernent surtout la protection et la sécurité financière citées au-dessus.)
Si, parfois, on arrive à éviter les accès de chevalerie, c’est pour mieux en venir au love interest, aka le personnage le plus inintéressant de l’histoire de la fiction depuis ses origines. Le love interest ne sert strictement à rien, si ce n’est à trembler pour son héros ou à foutre la merde. Parfois, le love interest est aussi la figure féminine qui tombe pile au bon moment. (Après L’homme qui tombe à pic, la femme qui tombe à pic ! – On a les références télévisuelles que l’on a…) Et parfois, encore, la figure féminine qui tombe au bon moment n’est que ça : celle qui accumule les connaissances, les emploie à bon escient, qui est douée, débrouillarde et maligne, qui se démerde pour tout le monde, notamment le héros, mais qui n’a pas accès au rôle principal. (Coucou Hermione Granger, sans laquelle Harry serait crevé dès le tome 1 de la saga.)
PAR LE POUVOIR DE L’HOMME !

En général, la fantasy ne s’encombre pas de personnages féminins qui prennent part à l’aventure. But à atteindre, débrouillarde, mais sans possibilité d’accéder aux feux de la rampe, voire froide et intouchable, la femme, dans la fantasy, est presque systématiquement là pour mettre les personnages masculins en valeur. S’il parvient au bout de son périple, le héros épousera sa belle. (Et on se fout royalement de ce qu’elle veut vraiment ; après tout, il a bien droit à sa récompense, le bonhomme !) C’est par le pouvoir de l’amitié (ou de l’amour) qu’il pourra débarrasser le monde d’une menace terrible – et, bien entendu, il est le seul à pouvoir le faire, puisque les autres tombent avant lui sur le champ de bataille, souvent.

L’HÉROÏNE FÉMININE DANS LA SCIENCE-FICTION

La science-fiction, elle, présente deux types de représentations féminines : celle qui fera avancer l’intrigue et celle qui n’est qu’une image sexuelle.
Heureusement, la première tend à s’imposer, peu à peu, avec la femme qui s’approprie le premier rôle, autrefois réservé aux hommes.

LA FEMME NON REPRÉSENTÉE

Si nous nous penchons sur l’anticipation (avant la science-fiction telle que nous la connaissons), nous pouvons établir le lien avec Jules Verne, que je citais dans mon introduction :

« Les femmes n’interviennent jamais dans mes romans tout simplement parce qu’elles parleraient tout le temps et que les autres n’auraient plus rien à dire. »

Jules Verne

C’est une vision très simpliste de la femme, mais l’anticipation n’était que le reflet de la condition féminine au sein de la société.
De Frankenstein, de Mary Shelley, à La Guerre des Mondes, signé H. G. Wells, la femme y est tout bonnement absente. C’est, une fois de plus, une vision très simpliste : plutôt que cantonner la femme à un rôle inutile, on l’efface directement du processus créatif, on ne la représente pas.

VERS UNE ÉVOLUTION DE LA FIGURE FÉMININE DANS LA SCIENCE-FICTION

Entre la fin du XIX ème siècle et les années 1900, la femme passe toutefois de tentation dangereuse à figure ingouvernable. Des femmes scientifiques apparaissent ; elles ne sont plus seulement des images, des représentations du désir, des corps, elles possèdent des capacités intellectuelles et s’affichent, semblables aux personnages masculins. Enfin, la femme se met à participer au monde, à construire le futur.

La science-fiction dépeint ce qui sera, ce que l’on suppose ce qui sera et, comme l’homme en son temps, la femme commence à s’approprier le genre. Sa place se précise, tant pour les personnages féminins que pour les auteures, mais ceci est une autre histoire que je vous raconterai la semaine prochaine.

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La place de la femme dans les genres de l’imaginaire – Partie 1 : les personnages de fiction
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Aude Réco

Aude Réco, 30 ans, blogueuse, YouTubeuse, auteure fêlée à ses heures et accro au café. Je propose des ateliers d'écriture et des coachings en ligne. Officie dans le milieu de la SFFF. Aime le papier parce qu’on peut jouer avec.

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